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Les bicyclettes cubaines

  • Photo du rédacteur: La plume nomade
    La plume nomade
  • 27 oct. 2025
  • 8 min de lecture

Dernière mise à jour : 2 nov. 2025

La chaleur caniculaire est étouffante en ce mois d’avril. 45 degrés en plein soleil sans aucune trace d’ombre. Les gouttes de sueur déferlent sur mon visage au rythme de ma cadence de pédalage sur le macadam brûlant pendant que je roule sur ma monture jaune chargée de deux sacoches arrières à plusieurs dizaines de kilomètres à l’ouest de La Havane. Un portrait plutôt hostile de la situation que je partage fort heureusement avec deux amis cyclotouristes. Devant moi, Maurice l’argentin donne le tempo grâce à ses énormes mollets et au son dynamique des couplets reggaeton sortants des haut-parleurs de son enceinte portative. En arrière, Edo le  bosniaque, néophyte dans le voyage à vélo, accumule les pépins mécaniques avec un frein à disque tordu qui le ralentit et un porte-bagage fébrile renforcé à l’aide d’une petite attache en plastique. Vous l’aurez compris, ce récit ne sera pas un long fleuve tranquille pour ces trois bicyclettes québécoises engagées sur les routes cubaines. 


Tetris à l’aéroport 


Ce périple un peu fou tire ses origines dans l’achat impulsif d’un billet d’avion à rabais. Il s'ensuit une préparation se concentrant essentiellement sur le visionnement de tutoriels YouTube qui abordent le démontage de vélo et sa mise en boîte. Le jeu complexe de Tetris terminé, notre fierté se transforme en frustration lors du passage aux douanes l’aéroport de Montréal lorsque les agents nous demande de tout ressortir…Un coma aérien et un atterrissage plus tard, nous retrouvons nos montures dans leurs solides boîtes de plastique indestructibles à La Havane. Une configuration toute autre que celle du hippie québécois que nous rencontrons au niveau des carrousels à bagages pendant qu'il réceptionne son vélo emballé dans de simples cartons, et dont nos brefs échanges nous indiquent qu’il en a vu d’autres dans la vie! Dans notre logement chez l’habitant, une casa particular havanaise, la cupidité du tenancier à notre égard combinée aux températures élevées rend l’expérience de réassemblage de nos bicyclettes un peu stressante. La sortie de la capitale l’est tout autant, nos premiers coups de pédales le long du Malecón à côté des voitures demandent de la concentration et le dysfonctionnement du dérailleur de Maurice nous laisse entrevoir une fin de périple anticipée. Une pause méritée autour d’une pizza nous permet de décompresser de nos émotions avant d’entrer dans la campagne cubaine qui nous réserve d’autres surprises. 


La réalité de la ruralité 


La route côtière qui nous ouvre les portes de l’ouest de l’île nous amène dans un monde rural que nous traversons avec le sentiment de rétropédaler dans le passé. Des cabanes d’agriculteurs en bois semées au milieu des champs de tabac labourés par des boeufs, des villages isolés aux maisons précaires défraîchies, des panneaux de propagande communiste annonciateurs d’une révolution qui semble lointaine et des charrettes comme moyen de locomotion composent la campagne cubaine qui semble figée dans le temps. Les paysages naturels demeurent ainsi grandioses comme nous le prouvent les intrigantes formations rocheuses de calcaire, les mogotes, qui entourent le village de Viñales. Le contraste naturel coloré est saisissant entre les collines verdoyantes de végétation luxuriante et les terres ocres cultivées. Nous croisons plusieurs paysans coiffés de leur chapeau avec une machette à la ceinture qui ont fière allure en selle sur leur destrier malgré la simplicité de leurs équipements.


La vie est difficile pour les locaux qui doivent combiner avec les pénuries de nourriture et les coupures d’électricité récurrentes. Le combat quotidien de ce peuple courageux contre la pauvreté ne nous laisse pas de marbre. La sortie des ouvriers poussiéreux de la cimenterie de la ville portuaire de Mariel ayant terminé leur quart de travail laisse planer une ambiance morose. Lors d’un arrêt en bord de chemin dans une cabane en bois pour se désaltérer, une riche discussion avec un père de famille nous fait mieux comprendre la réalité des cubains. Comme bon nombre d’entre eux, il nous révèle son rêve d’atteindre un jour l’eldorado floridien pour y élever son fils, ses yeux bleus perçants remplis d’espoir et de mélancolie. Et que dire de cette scène qui nous laisse le coeur noué quand une femme se met à crier de joie à l’intérieur de son bidonville après que nous lui ayons donné une paire de chaussures de Converse oubliées par un touriste. 


Ce portrait quelque peu pessimiste est toutefois contrebalancé par la joie de vivre des cubains.  La musique, qui semble agir comme un remède à leur situation, est régulièrement audible dans les résidences. Rythmes et mélodies entraînantes sont ainsi crachés par de gros systèmes de son modernes en contraste avec la modestie de leurs habitations. Ils font preuve de gentillesse, simple et spontanée, comme notre hôte Anabelle et son chien Nico pendant notre nuitée passée dans la seule casa particular de Cabañas. Ou encore lorsqu’un homme vient nous offrir de l’eau fraîche alors que nous souffrons de la chaleur à côté de sa maison. Nos dons de quelques fournitures scolaires et de bonbons sont toujours appréciés par les enfants que nous croisons le long de la route. Tout comme les morceaux de viande séchée rapportés du Québec que nous partageons avec un paysan. Les cubains aiment se retrouver le week-end sur les belles plages face aux étendues d’eau turquoise du golfe du Mexique. Nous en sommes témoins lorsque nous atteignons Cayo Jutias après d’interminables kilomètres sur une digue en gravelle. Au même moment, les arrivées massives de locaux s'enchaînent à l’intérieur d’anciennes voitures américaines colorées Chevrolet, Ford ou Cadillac encore fonctionnelles grâce à la débrouillardise des mécaniciens ainsi que dans des autobus et des bennes de camions de chantier. L’impressionnant cortège est équipé de grosses glacières, de bouteilles de rhum et d’enceintes portatives, prêt pour une journée de festivités! Malgré des conditions de vie détériorées, ce peuple métissé sait encore s’amuser. Allongés sur le sable, nous profitons d’une belle après-midi dans une ambiance animée à écouter les rires à peine couverts par les rythmes caribéens, où nous dégustons d’énormes langoustes grillées tout juste pêchées. La perle des Antilles, heureusement, brille toujours. 


Un défi pas si anecdotique


La canicule, le manque d’eau et l’état de la route. Trois bâtons dans nos roues qui nous ralentissent sur notre itinéraire en direction de la région de Pinar del Río. Les températures élevées usent prématurément nos réserves d’énergie. Aux heures les plus chaudes, la réverbération du soleil sur l’asphalte nous renvoie des flux d’air chauds qui nous font pédaler en surrégime dans un véritable four à ciel ouvert. Pas étonnant que nous ne croisons aucun cycliste à cette période de l’année! Accablés, nous recherchons désespérément un coin d’ombre sous un arbre pour nous hydrater. Sauf que l’eau potable se fait rare. L’offre dans les petits stands des villages est généralement constituée de rhum et de sodas chimiques. Ingurgiter le premier ferait tout autant dérailler ma chaîne du vélo que la clarté de ma vision. Alors j’opte pour le second. Choix à première vue judicieux quand je constate la fraîcheur de cette orangeade pétillante, mais dont la fluorescence et la surabondance de glucose tournent au ponçage d’estomac. En remontant sur nos montures, le cubain qui passe nous avise que « La ruta es mala ». Pas besoin de Maurice, notre traducteur hispanique pour comprendre que le chemin à venir est mauvais. Le nombre de nids de poule dans l’asphalte craquelée devance de loin Montréal à la fin de l’hiver. Nos fragiles petits postérieurs d’occidentaux se font brasser, si bien que la peur des fissures anales et du porte bagage d’Edo commence à hanter nos esprits. Le salut de nos entrejambes passe alors par de la crème anti-irritations pour femme au pH balancé pour une peau douce et lisse, en raison d’une mauvaise lecture lors de l’achat en ligne avant le départ. 


De longues journées à pédaler, avec une pointe quotidienne atteignant les 115 kilomètres. Quelques montées à rendre obsolète le plus petit des ratios de vitesse. Une recherche de logement sur nos vélos poussiéreux dans la nuit noire qui n’altère pas la visibilité des moustiques. Ou encore une soirée morose dans une chambre lugubre à Santa Lucia où nos visages déformés par la fatigue observent sans envie le repas déshydraté qui nous attend.  Autant d’éléments qui suffiraient à qualifier cette aventure d’épopée cyclable infernale. Et bien détrompez-vous! La solide entente du trio composé d’« el argentino, el francés y el bosnio » est à l’origine de sympathiques anecdotes. Notamment à Viñales où nous visitons plusieurs restaurants pour reprendre des forces et y faire des overdoses de sandwichs cubano. Nous y découvrons également la piña colada especial. Le célèbre cocktail est servi avec la bouteille pleine de rhum blanc pour le doser soit-même en alcool. Un litre plus tard, la partie du jeu de cartes de la scopa devient saccadée et interrompue par les incessants fou-rires. Nous rafraîchissons nos esprits ramollis dans la piscine de l’hôtel avant d’enfourcher nos vélos pour pédaler à travers le joli panorama campagnard et observer une murale préhistorique. Nous profitons d’une promenade au milieu des champs de tabac pour tester la production locale d’un fermier, un cigare Habano aux arômes caramélisés, pendant qu’il nous confie s’être cassé trois fois le pied en jouant au football avec une noix de coco. Enfin, l’épisode nocturne dans un garage dans lequel nous effectuons une transaction illicite de devises de nos dollars américains pour des pesos cubains restera gravé dans les esprits. Une scène digne des plus grands films mafieux, où les mots prononcés lourds de sens « Change da money »  accompagnés de regards méfiants dans une ambiance tamisée ne furent heureusement pas suivis de bruits de mitraillette, mais plutôt d’épaisses liasses de billets dans nos poches. Nous terminons la soirée en écoutant notre hymne d’équipe, véritable leitmotiv du voyage, la chanson Miente me de la délicieuse et entraînante Tini.


Anniversaire dans la capitale


Au bout d’une semaine de vélo, notre itinéraire est quelque peu modifié et nous décidons de rentrer à La Havane en prenant l’autobus. Arrivés à la gare routière sans réservation, nous apprenons que le car quotidien est complet et sommes contraints d’attendre en espérant que des places se libèrent. Ce qui arrive par miracle au dernier moment! Chargement des vélos partiellement démontés dans la soute dont la fourche est directement en contact avec le plancher en métal. Connaissant bien l’état des routes cubaines, je jette un dernier coup d'œil inquiet à mon destrier aux allures d’adieu. Le chauffeur rassure toutefois les passagers sur la lenteur du trajet à venir dans un discours mythique ponctué de l’adverbe anglo-hispanique « tranquilayshion » inventé de toute pièce.


Nous passons deux journées dans la capitale à marcher dans le quartier historique de Habana Vieja et ses superbes églises et façades de bâtiments à l’architecture coloniale, celui très populaire de Centro Habana où les constructions sont plus vétustes et la précarité des habitants visible, et le secteur plus moderne de Nuevo Vedado et son hôtel cossu le Nacional. Et alors que le temps est venu pour moi de me rapprocher un peu plus de la quarantaine, je fête plutôt deux fois qu’une mon anniversaire en compagnie de mes acolytes Maurice et Edo. La première en errant dans les rues de La Havane en buvant quelques bières accompagnées d’un cigare pour finir dans une discussion sérieuse avec deux travailleuses du sexe assis sur la fontaine de la plaza vieja à propos de leur vision de Cuba. Leur constat est triste, le pays est malade et une nouvelle version du Ché serait la bienvenue pour venir les libérer une seconde fois. La seconde soirée est plus joviale à la Fabrica de arte cubano, un centre culturel mélangeant expositions et concerts servant de délicieux mojitos jusqu’au bout de la nuit…nous causant de violents maux de tête le lendemain matin la journée de notre départ! En difficulté, nous réussissons tant bien que mal à trouver une Jeep pour transporter nos vélos sur le toit jusqu’à l’aéroport. 


Assis dans l’avion en direction de Montréal, les images du périple s’entrechoquent dans ma tête. Ce défi physique aux confins de la campagne cubaine à la rencontre de ses habitants résilients en compagnie de deux bons amis « chums de bro » me laissera sans aucun doute de magnifiques séquelles. 



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