Les 5 sœurs de l’archipel indien
- La plume nomade

- 2 oct. 2025
- 21 min de lecture
Elles sont environ 17 000 et forment le plus grand archipel du monde, l’Indonésie, si bien qu’il faudrait plusieurs vies pour découvrir cette immense fratrie d’îles. Accompagné d’Annie ma compagne voyageuse nous décidons durant deux mois de rencontrer les plus connues d’entre elles, 5 sœurs voisines aux personnalités bien différentes.
Bali, la vedette chaleureuse et spirituelle
C’est bien sûr la sœur la plus connue, celle que les médias ont élevée au rang de célébrité. La gestion de ce succès n’est pas chose aisée. Constamment sous les projecteurs, Bali voit quantité de touristes envahir ses plages jouxtant les zones denses urbanisées de Kuta, Seminyak et de la péninsule de Bukit. Les crinières blondes des surfeurs australiens abondent, les magasins de tatouage au style moderne se succèdent et la circulation incessante font du sud de l’île une sorte de capharnaüm occidentalisé. Mais les raisons de l’idolâtrer restent encore bien nombreuses, et c’est en se laissant porter vers les contrées plus au nord que la perle d’Indonésie révèle ses trésors. Les rizières en terrasse qui peuplent l’île offrent un spectacle naturel impressionnant. Les escaliers abruptes de plantations céréalières entourés de palmiers visibles à Tegallalang ou les tapis étagés verdoyants de Jatiluwih qui s’étalent à perte de vue méritent haut la main leur première page en couverture de magazine. Dans les campagnes moins touristiques au nord d’Ubud, leur beauté n'a d’égal. En cette fin de saison des pluies, les nuages menaçants des orages d’après-midi arrosent les parcelles jusqu’à former des miroirs d’eau dans lesquels se reflètent les chapeaux coniques des agriculteurs revenus à leur dur labeur après le déluge. Le soleil refait surface pour répandre ses couleurs rosées au même moment où les hérons blancs apparaissent dans les champs suite au labourage des terres pour picorer les grains de riz remontés à la surface. Non loin, les forêts luxuriantes accueillent des milliers de macaques dont certaines devenues des sanctuaires sacrés forment une version réaliste de la planète des singes. Dans les villages côtiers comme celui d’Amed, la blancheur des bateaux de pêcheurs alignés sur la plage détonne vivement sur le sable noir bordant le littoral qu’on prêterait peu attention au mont Agung régulièrement caché derrière la brume. Pourtant lorsque sa timidité s’efface et que sa carrure volcanique massive se dévoile, le plus haut sommet de Bali impose le respect. À quelques encablures, l’île de Nusa Penida est un autre joyau local. Les falaises blanches aux formes atypiques de Kellingking et Diamond beach surplombent une mer turquoise agitée dont les puissantes vagues s’écrasent sur des plages aussi paradisiaques que dangereuses. Les eaux sont si limpides que les raies sont visibles depuis les hauteurs vertigineuses du Manta Point.
Comme pour la plupart des vedettes, l’entourage de Bali est parfois nocif. Les influenceurs étrangers qui propagent le tourisme artificiel gangrènent ponctuellement cette si belle île. C’est ainsi que plusieurs points de vue magiques se trouvent gâchés par des balançoires payantes sur lesquelles des demoiselles habillées de leur longue robe rouge flottant au vent se font mitrailler de clichés éphémères. Profiter du lieu n’est plus l’objectif, mettre en ligne son selfie tout frais avec le bon hashtag est rendu le nouveau graal. Lors de notre constat du phénomène nous évitons de sombrer dans la critique acerbe sachant que nous aimons également nous prendre en photo de temps en temps, toutefois sans artifices. Jusqu’à cette scène cocasse en haut d’un mirador sauvage où se retrouvent agglutinés des dizaines de visiteurs. Au milieu de la meute, une jeune femme bien loin d’être habillée pour la randonnée enchaine à une vitesse impressionnante différentes pauses avec des expressions faciales dignes d’une mauvaise pièce de théâtre, le tout éclairé par le réflecteur de lumière que porte à ses côtés son ami dont le regard égaré reflète un début de crise existentielle. Heureusement le meilleur remède pour filtrer les instagrammeurs consiste à s’écarter légèrement des sentiers battus. Bali révèle alors avec plaisir sa personnalité riche et authentique en dévoilant son cercle rapproché composé de ses chaleureux habitants, les balinais. Comme dans beaucoup de pays d’Asie du sud-est, la gentillesse des locaux semble innée. À notre passage, les visages restent rarement inexpressifs: le bonjour d’un agriculteur les pieds dans l’eau en plein repiquage de plants de riz, le sourire d’une mère lavant son linge dans la rivière pendant que son fils y pêche avec un simple fil de nylon ou encore les salutations d’enfants sortants de l’école. Notre rythme de voyage étant assez lent, nous prenons le temps de nous imprégner de plusieurs villages balinais ce qui nous amène à de très belles rencontres. Dans la communauté de Kelusa, le restaurant chez Nini installé dans la demeure familiale devient notre rendez-vous quotidien pendant une semaine. Nous découvrons de délicieuses spécialités indonésiennes réalisées d’après les recettes de la grand-mère du patron Koko. Malgré les milliers de kilomètres nous séparant de notre foyer québécois, l’accueil chaleureux qui nous est réservé à chacune de nos visites rend cette routine si agréable que nous avons le sentiment d’être un peu chez nous. Notre ressenti est similaire lors du séjour chez Wayan et Putu, nos admirables hôtes de Nusa Penida accompagnés de leur chienne sonneur d’alerte Paris, sans cesse à s’inquiéter de notre bien être alors que seule la vue offerte depuis notre chambre sur les montagnes environnantes nous comble déjà. Et comment ne pas évoquer l’épisode musical dans le village rural de Sidemen. Au bord de la route, la minuscule bicoque en bois proche de l’effondrement qui affiche « Tuak and karaoké » nous intrigue si bien que nous y prenons place même si l’absentéisme bat son plein. Durant quatre heures, nous entrons dans une autre dimension. Mis sur orbite par le propriétaire nous servant sans relâche le fameux tuak (vin de palme) et de l’arak (eau de vie à base de noix de coco dans lequel flotte un hippocampe) puis ambiancés par les lumières colorés tournoyantes émises par la boule disco, nous prenons tour à tour le micro pour chanter les grands classiques francophones de la Vallée de Dana de Manau et de Bob Morane d’Indochine sous le regard de deux chauve-souris encagées. Nous combinons nos prouesses vocales avec celles des travailleurs du coin sur des morceaux romantiques balinais, fiers de nous partager leur culture musicale malgré notre prononciation saccadée des sous-titres incompréhensibles.
Celle que l’on surnomme l’île des Dieux a indéniablement quelque chose de spécial de par sa culture hindoue et la spiritualité profonde des balinais. À tous les 10 mètres nous croisons des autels religieux dans la cour des résidences, dans les restaurants et commerces et même au beau milieu des rizières. Dès l’aube une agréable odeur d’encens se met à flotter dans l’air, les offrandes faites par les balinais aux dieux hindous sont déposées sur des sanctuaires en pierre et au milieu de la rue. Des petits paniers carrés tressés en feuilles de bambou dans lesquels se retrouvent fleurs, biscuits, riz et même cigarettes forment un beau cadeau coloré pour les divinités Vishnu, Brahma et Shiva. Les cérémonies religieuses se succèdent si bien que nous croisons en permanence les locaux vêtus de leur élégante tenue traditionnelle, l’assemblage sarong et turban accompagnés d’une petite touche unique: les grains de riz collés sur le front. Ne soyez pas surpris si vous croisez des habitants faire le tour des limites de leur propriété en secouant des brindilles en feu libérant une fumée blanche tout en faisant du bruit, ils érigent une barrière spirituelle pour chasser les êtres malveillants. La densité de temples est un autre élément qui nous marque. 10 000 Pura dispersés sur l’île. Des immenses et d’autres intimes, des célèbres et d’autres privés, certains cachés dans la forêt, plusieurs coincés entre deux immeubles en pleine ville, quelques-uns au bord d’une falaise, au pied d’un volcan ou au bord d’une plage. Les imposantes candi bentar, ces portes fendues qui symbolisent une montagne sacrée divisée en deux, marquent l’entrée dans le monde spirituel balinais. À l’intérieur de ces lieux de culte où le port du sarong est obligatoire et les femmes en phase de menstruations formellement interdites se dressent de scintillants bassins de purification encerclés d’une végétation tropicale abondante. Une multitude de monstres et dragons menaçants font office de gardiens chargés d’empêcher les mauvais esprits d’y entrer. Une attitude qui s’avère toutefois inefficace face aux nombreux singes qui rôdent et continuellement à l’affût d’une paire de lunettes de soleil à dérober! Par le fruit du hasard, nous apprenons que nous allons assister au Nouvel An du calendrier hindou-balinais sur l’île de Nusa Penida. Alors que je me vois déjà en train de danser et chanter en lançant des serpentins en papier, je réalise que ce moment de festivité sera beaucoup plus calme. Le jour du Nyepi, le silence est de rigueur. Personne n’est autorisé à sortir de chez lui, les rues sont désertes puisqu’aucun véhicule ne circule, même l’aéroport est fermé! Heureusement, la soirée précédente est plus animée avec l’extravagante fête de Ogoh-Ogoh. Des statues géantes de démons aux visages maléfiques construites en papier mâché par chaque village se réunissent à une intersection. Portées fièrement par les villageois, elles défilent à tour de rôle sur le son vibrant des percussions et les acclamations de la foule. Un spectacle saisissant et immersif dans les croyances et rituels locaux!
Nos journées, bien que différentes, suivent une certaine organisation. Un réveil en douceur au kopi Bali, le café local corsé servi directement avec le marc qui finit toujours dans la bouche à la dernière gorgée, puis la matinée est souvent consacrée à diverses excursions. Des randonnées dont l’une d’elles vire en un défi d’escalade vertigineux sans harnais de sécurité, des visites culturelles de temples, des baignades et sessions de plongées dans la mer, et un massage physique dans un salon qui sent un peu les pieds. Nous nous déplaçons principalement avec le moyen de transport local, le scooter, qui offre une vraie liberté de mouvement à travers la campagne et ses villages authentiques. La conduite sur deux roues s’avère toutefois sportive considérant plusieurs paramètres comme l’étroitesse des rues dont la largeur est inférieure à celle des pistes cyclables montréalaises, les trous dans la chaussée et les virages sans visibilité qui nécessitent respectivement la maitrise de l’art du slalom et du klaxon. Les obstacles vivants qui entravent le chemin sont une contrainte supplémentaire, une référence directe aux chiens allongés faisant leur sieste au centre de la voie ainsi qu’aux traversées imprévisibles de poulets et chenilles noires et jaunes suicidaires. Les coqs de combat restent quant à eux enfermés dans leur cage de bambou placée en bordure de route, méthode employée par les parieurs pour transformer leur animal en bête violente et agressive prête à en découdre comme le veut cette tradition populaire ancestrale. Alors que la fluidité de notre conduite s’améliore au fil des jours, nos fesses endolories nous implorent d’arrêter le massacre lors d’un périple d’une journée de 70 kilomètres! Nos chemises régulièrement détrempées de sueur en raison des températures tropicales humides suffocantes, nous limitons nos efforts l’après-midi. Le moment est propice pour se rafraîchir dans une piscine souvent installée au coeur d’un joli panorama naturel puis faire une partie de jeux de société à l’abri des averses en goûtant aux fruits tropicaux tels le ramboutan, ce litchi aux cheveux rouges, et le salak dont la peau rappelle les écailles brunes de serpent. Insuffisamment rassasiés, nous migrons ensuite dans l’une des innombrables cantines locales, les warungs, afin de déguster des plats traditionnels indonésiens. Sous les ventilateurs fonctionnant à plein régime, nous découvrons les nasi goreng et mi goreng (riz et nouilles frits), le soto ayam (soupe de poulet), les brochettes satay et la sauce piquante lalapan le tout accompagné d’une grosse bouteille de la bière Bintang pour rester hydraté. Après quelques semaines, quelques écarts à la cuisine locale sont cependant nécessaires afin de retrouver les sensations de nos papilles gustatives en croquant dans un bon burger-frites occidental! Les soirées dans nos logements parfois isolés sont plutôt calmes et dédiées à la lecture sous notre moustiquaire. Avant d’éteindre la lumière, nous souhaitons une bonne nuit à nos amis les lézards tockay qui peuplent notre chambre, notamment le gros Léon qui nous répond par son cri si distinctif. Nous faisons exception à quelques reprises en découchant pour aller festoyer, entre autres dans ce bar accueillant une sélection de chanteurs au niveau relevé où Annie tente sa chance sur scène pour essayer de remporter The Voice Indonésie!
Bali, à nous de te dire « Suksma » pour nous avoir fait découvrir ton monde rempli de paillettes. Et toi de nous répondre « Mewali » dans ta grande gratitude que nous avons observée à travers tes affectueux habitants aux croyances encensées.
Lombok, la discrète au caractère explosif
C’est en quelque sorte la fausse jumelle de Bali. Séparées seulement d’une centaine de kilomètres, leurs paysages se ressemblent mais la notoriété de Lombok est moindre, son langage diffère et la religion islamique entoure l’île de son voile. Les temples hindous laissent place aux mosquées et aux lieux de culte rustiques. Les offrandes disparaissent au profit des appels à la prière résonnant dans les hauts-parleurs d’un village à l’autre. La gentillesse des locaux à majorité issus de la communauté Sasak, elle, demeure. Les cheveux des femmes sont voilés contrairement à leur sourire qui s’agrandit à notre passage. Leur candeur détonne, tel que nous le prouve ce groupe d’adolescentes timides qui approchent Annie pour qu’elle pose avec elles sur une photo, pour leur plus grand bonheur…et le nôtre. La tranquillité transparaît dans les patelins, comme celui de Senaru que nous choisissons comme camp de base. Érigé à flanc de montagne face à des rizières étagées et à proximité de cascades cachées dans la végétation luxuriante, le temps semble s’y être arrêté. Ce sentiment de paix intérieure disparaît toutefois rapidement lorsque nous découvrons avec horreur cette araignée mutante courant sur le mur de notre chambre ou encore cet insecte non identifié gonflé aux OGM.
En apparence plus calme, Lombok cache un tempérament bouillant de par son seul volcan actif le mont Rinjani. Bien décidé à en découvrir davantage, je me lance dans un trek de trois jours et deux nuits au sein d’un groupe de jeunes baroudeurs où ma doyenneté ne fait aucun doute. Accompagnés d’un guide et de quatre porteurs transportant chacun 25 kg de matériel de camping, de nourriture et d’eau sur leurs épaules, chaussés de simples claquettes en plastique et fumant cigarettes sur cigarettes, ces forces de la nature au physique frêle sont toujours bien loin devant nous! Je grimpe parmi les hautes herbes non défrichées en ce début de saison jusqu’à atteindre 2 000 mètres plus haut la crête de l’immense cratère du Rinjani. Le mastodonte géologique dévoile ses secrets intérieurs, son lac bleu au milieu duquel surgit un cône volcanique laissant s’échapper des fumerolles. Les glissements de terrain suite au séisme de 2018 sont bien visibles, me rappelant qu’une telle beauté naturelle peut vite devenir hostile. L’irréalité du moment ne s’arrête pas là puisque de l’autre côté, nos tentes installées semblent flotter au-dessus d’une mer de nuages éclairée par les rayons orangés du coucher de soleil. La magie retombe durant la nuit où l’insomnie règne, la faute à de vilains cailloux sur le sol me transperçant le dos, ce qui ne semble pas déranger le moins du monde mon colocataire chinois. La descente abrupte du lendemain dans le creux du cratère me donne l’occasion de me rafraichir dans l’eau douce, et accessoirement me laver, tout en observant avec étonnement mon comparse asiatique enfiler sa tenue de compétition moulante et ses lunettes de piscine puis entamer une session de brasse à la Léon Marchand! Pourtant isolé et difficilement accessible, le lac intérieur est prisé par les locaux amateurs de pêche que nous croisons à plusieurs reprises. Le plus grand défi du trek se dresse face à moi le dernier jour, à savoir l’ascension du sommet du cratère qui culmine à 3 724 mètres. Le départ à 2h30 du matin sous un tapis noir étoilé me remplit d’adrénaline. La crête menant vers le pic mythique se trouve illuminée par les centaines de lampes frontales de touristes et marcheurs indonésiens présents en grand nombre. Pendant près de 3 heures je gravis une étroite pente raide et lutte contre l’instabilité du sable volcanique, mes pieds s’enfonçant dans le sol sans repères aux alentours. J’apprendrai quelques mois plus tard qu’une brésilienne y perdit la vie dans des conditions à glacer le sang. Transpirant malgré la fraîcheur et à bout de souffle dans les derniers mètres, j'atteins le sommet juste à temps pour observer le lever du soleil. Au fil des minutes, l’astre lumineux éclaire l’horizon dépourvu de nuages dévoilant le mont Agung de Bali, puis les îles Gili et enfin les imposants massifs rocailleux composant le cratère circulaire du Rinjani. Un instant figé dans le temps et rempli d’émotions qui me fait oublier toute douleur. Mais qui revient vite une fois l’interminable descente entamée, ponctuée de glissades et de coups d'œil sur des vues aussi époustouflantes que vertigineuses. 2 600 mètres plus bas avec un ongle d’orteil en moins, les jambes en compote et un trajet en camionnette qui fit vomir mon compère allemand, je retrouve plein de fierté Annie à l’auberge pour un repos bien mérité avec une vue donnant directement…sur le Rinjani. Un décor habituel offert par Lombok, certes apaisant, mais qui cache une humeur fulminante.
Gili Air, la benjamine festive
Issue d’une lignée de triplés, Gili Air forme avec Gili Trawangan et Gili Meno trois minuscules satellites insulaires de Lombok. Leur réputation s’étend toutefois bien au-delà de leurs rivages, ce qui en fait une destination incontournable des occidentaux en quête de plages paradisiaques et de soirées animées. C’est donc après un court trajet en bateau public que nous posons nos sacs sur ce petit tas de sable d’à peine 2 kilomètres carrés dont le tour se fait en 1h30 en marchant, sous une chaleur suffocante. Premier constat, aucun véhicule à moteur ne circule sur l'île. Les bruits parasites de pots d’échappement et de klaxons se substituent au silence des scooters électriques, aux claquements des sabots des chevaux tirant des carrioles parfois à bout de force et aux sonnettes des bicyclettes. Deuxièmement, aucun chien n’y vit. Leurs éternels ennemis félins gouvernent les lieux et nous font payer la taxe de séjour en nature par plusieurs séances de caresses quotidiennes.
Le positionnement de l’île nous permet d’assister au réveil du géant volcanique le mont Rinjani lors des levers de soleil matinaux à l’est, ainsi qu’au coucher de son cousin balinais le mont Agung au moment du déclin de l’astre orangé à l’ouest, tous deux visibles depuis les plages qui abondent sur Gili Air. Les étendues de sable blanc sont propices à la flânerie et parfaites pour s’abandonner à la magie du spectacle de fin d’après-midi. Assis sur des poufs moelleux, nous admirons le balai dansant des bancs de poissons sautant au ras de l’eau sur le son mélodieux des chants musulmans provenant du minaret. Les eaux cristallines offrent un magnifique terrain de jeu pour admirer les coraux en snorkelling. Équipés de masques et tubas qui prennent un peu l’eau, il nous suffit heureusement de quelques mètres pour observer la faune marine peu profonde composée de poissons colorés en tout genre. Trois tortues nous rendent même visite! Apparemment habituées à la présence humaine, ces princesses aquatiques se laissent facilement observer lorsqu’elles arrachent les herbes à la recherche de nourriture. Chaque coup de nageoire accentue leur gracieuseté et les motifs géométriques sur leur carapace aux variantes jaune-brûnatre sont dignes d’une oeuvre d’art. Une expérience unique bien plus intéressante que les agaçantes micro-méduses invisibles qui se donnent un malin plaisir à nous piquer!
Les cultures indonésienne et occidentale se mélangent sur Gili Air. Les pêcheurs de poissons assis dans leur barque côtoient les touristes plongeant avec des bouteilles à la découverte des fonds marins. Les warungs familiales proposant des salades gado-gado surprotéinées de tempeh recouvertes d’une sauce aux arachides et des bakso, ces soupes traditionnelles de boulettes de viande, font face à des restaurants modernes de tapas espagnoles, de sushis japonais et même de poutines québécoises. Les voyageurs font leurs emplettes dans les boutiques d’artisanat local travaillant le bois et les amateurs de cocktails exotiques assistent à la sortie des fidèles de la mosquée. Le tout dans une atmosphère douce et relaxante. À l’exception près des quelques vacanciers intolérants dérangés par les appels à la prière dans le microphone qui expriment leur frustration par de mauvais commentaires sur Google concernant la mosquée! Finalement, les nombreux bars qui peuplent cette destination balnéaire sont de bonne augure pour l’arrosage de mon anniversaire. Une partie de fléchettes accompagnée d’un soufflage de bougie sur crème brûlée marquent une belle soirée improvisée, sans toutefois sombrer dans la dégustation des champignons magiques vendus ouvertement dans les échoppes! Une célébration bien appréciée sur Gili Air, la petite dernière amatrice de festivités journalières.
Komodo, la sauvage qui aimait les animaux
Plus reculée et isolée que ses sœurs, l’île de Komodo a des airs de bout du monde. Moins sociable et accessible, seule la navigation permet de l’approcher ce qui cultive son caractère sauvage. Avant d’y mettre les voiles nous transitons par le village de Labuan Bajo sur l’île de Florès, plaque tournante portuaire stratégique pour les croisières dans le parc national de Komodo. Hormis le centre-ville qui a subi un développement rapide comme en témoignent certains bâtiments modernes, ce village de pêcheurs aux cabanes rustiques conserve sa simplicité. Lors d’une virée à scooter nous assistons à des scènes de vie quotidiennes. Une dizaine de marins remontent leur immense filet dont la capture du jour est vendue au marché aux poissons de nuit. La sortie de la messe du dimanche de Pâques de l’une des églises coloniales chrétiennes où nous y rencontrons Rihanna, une pratiquante dévouée qui nous explique l’influence portugaise sur l’île depuis le passage des missionnaires lusitaniens quelques siècles plus tôt, ainsi que l’adorable Félicia dont la mère demande une nouvelle session photo avec Annie! Concentrés sur la route ponctuée de lacets et de grosses cordes tressées à terre faisant office de dos d’ânes, nous levons de temps à autre les yeux pour profiter des sourires innocents d’enfants suivis de bonjours chaleureux à la vue de ces deux visages caucasiens casqués. En prenant de la hauteur depuis un point de vue isolé nous admirons notre prochaine destination, un horizon composé de monts verts émergeant de la mer turquoise infinie.
C’est à bord du bateau de croisière Zendaya que nous voguons vers les îles volcaniques du parc national de Komodo. Cette goélette en bois est rudimentaire et n’a rien d’un de ces paquebots géants modernes sillonnant la mer des Caraïbes, mais elle n’en n’a pas moins fière allure. Accompagnés d’une vingtaine de membres d’équipage et de passagers en majorité indonésiens, nous vivons en communauté restreinte sur cette maison flottante durant trois jours. Malgré la barrière de la langue, les discussions sur le pont n’en restent pas moins animées lors des repas agrémentés de poissons grillés tout juste pêchés du jour. Une fraîcheur remise en doute pour les autres plats suite à une vague d’intoxication alimentaire dont la première victime n’est autre que moi, heureusement durant le dernier jour. Cette mésaventure est à l’origine de plusieurs sprints entre ma cabine et le pont pour nourrir abondamment les fonds marins! Un autre petit accroc survient, bien que plus comique que le précédent. Le millénial que je suis n’étant pas familier avec les us et coutumes de la jeune génération asiatique, je découvre le grand attrait de mes compagnons de voyage pour la mise en scène Instagram. Ce qui donne lieu à plusieurs scènes causasses où les clichés photo superficiels fusent. Après une certaine prise de recul, Annie et moi embarquons dans le jeu lors d’une scène littéralement ridicule qui nous amène à tous se tenir la main en formant un cercle sur la plage. Tel un groupe sectaire en phase de célébration, nous nous mettons à courir en rond pendant qu’un drone nous filme, ce qui suscite plusieurs fous rires parmi les fidèles! Finalement une si petite concession considérant tout ce que ce voyage nous a apporté.
Bien que les mots soient lourds de sens, je reste convaincu que les qualificatifs ne suffisent pas à décrire totalement la gamme d’émotions que nous traversons lors de cette expédition. Une immersion dans l’un des plus beaux endroits du monde que nous avons eu la chance de voir, ce qui lui vaut bien le statut de l’une des sept nouvelles merveilles de la nature. Nous découvrons un paradis marin pendant nos plongées avec tuba. La vie aquatique est en effervescence parmi les magnifiques récifs coralliens qui servent de scène de premier plan pour le défilé de la faune locale. Poissons clown, flûte, coffre, perroquet, chirurgien, cocher-blanc arborent leurs somptueuses tenues colorées. Les étoiles de mer bleutées flirtent avec les anémones sur le plancher océanique, impassibles face au passage autoroutier de milliers de poissons argentés. Les tortues à la lenteur décomplexée se font bronzer la carapace par les rayons solaires réfractés dans l’eau. Les bébés requins qui rôdent par centaines aux abords des plages sont adorables de par leur taille, mais leurs têtes demeurent aussi menaçantes que leur plus grande version. Le clou du spectacle est assuré par les raies manta, ces déesses des eaux aussi immenses que gracieuses passant à un mètre de nos yeux masqués. Éberlués à la vue de ces trois spécimens qui semblent à la fois nager et voler, nous les suivons à la surface dans un moment où le temps semble suspendu, où la limite entre mer et air devient floue, où réalité et magie se confondent.
La dimension paradisiaque des lieux se poursuit sur la terre ferme. Les profils montagneux atypiques à la végétation verdoyante se dressent au-dessus des eaux éclatantes. Les collines accidentées de l’île de Padar semblent avoir été construites pour un décor de cinéma, les successions de baies de sables blanc, noir et rose renforçant son cadre idyllique. Difficile de différencier la plage de Pink beach d’une peinture alors que la couleur rougeâtre des sédiments provenant des coraux semble avoir été choisie minutieusement par un aquarelliste. Au milieu de ces paysages vivent des espèces exotiques dont les célèbres dragons de Komodo que nous observons sur l’île du même nom. Les plus gros varans du monde ne sont pas seulement oisifs, alternant longues siestes et reproduction sexuée plusieurs heures d’affilée. Ils sont avant tout dangereux, comme nous le fait constater notre guide ranger lorsque nous tombons nez à nez avec un de ces grands lézards carnivores traînant une chèvre du village ensanglantée la tête à moitié découpée. Remis de cet épisode quelque peu intense, nous terminons cette croisière par un coucher de soleil mémorable sur le bateau. L’île de Kalong devient le théâtre de la sortie de milliers de chauve-souris volant au-dessus de nos têtes dans un ciel aux couleurs pastels. Une image qui vaut mille mots pour parler de Komodo, la sauvage qui aimait les animaux.
Java, l'aînée complexe
Voici la plus grande, Java, dont l’immensité relaie ses sœurs au rang de lilliputiennes. L’ainée de la famille, si étendue qu’elle relie Bali à Sumatra, est aussi la plus difficile à cerner. Telle une adolescente qui accumule les émotions contradictoires, l’île de Java est une terre de contrastes. Des métropoles surpeuplées, des villes denses polluées et bruyantes, des temples millénaires d’une richesse culturelle inégalée, des villages calmes et posés à proximité d'œuvres naturelles surdimensionnées s’y retrouvent éparpillés. Étape incontournable pour tout aventurier, elle nous plonge au cœur d’une Indonésie sans fioritures, rudimentaire, parfois usante, mais tellement vivante et authentique.
Notre première rencontre avec Java commence plutôt mal. Alors que je suis en rémission de mon intoxication alimentaire, c’est au tour d’Annie de sombrer dans le mal-être digestif à notre arrivée à Malang. Dans un état quasi-végétatif, nos corps fiévreux se fondent dans le matelas de la chambre d’hôtel et nos esprits luttent pour suivre tant bien que mal les dialogues de films sous-titrés en indonésien. De retour sur nos deux pattes, nous partons à la découverte de l’île en accumulant de longs déplacements et moments d’attente dans les gares routières et ferroviaires. Passer une journée complète à bord d’un bus ou un train devient routinier, nous profitons de ces instants pour observer les parcelles de rizière défiler derrière la vitre, s’évader en lisant un roman, réfléchir sur de multiples sujets, écrire quelques lignes dans le carnet de voyage et s’endormir en comptant les sifflets de la locomotive du Ijen express qui n’a que le nom de véloce. Jusqu’à ce que le préposé à la rotation des sièges nous réveille afin de les tourner de 180 degrés lors du changement de direction du convoi!
Les étapes dans les villes tranchent avec le reste de notre épopée indonésienne. Les gratte-ciels et la pollution de Jakarta dans laquelle s’entasse ses millions d’habitants, la circulation incessante de Surabaya où fourmillent une pléthore de petits hommes verts en scooters travaillant pour les compagnies Gojek et Grab (le Uber local), ou encore le déficit de trottoirs dans Malang qui rend toute promenade piétonne un parcours du combattant sont autant d’exemples du décalage entre Java et la tranquillité des autres îles. Ceci étant, plusieurs trésors urbains émergent de ces cités chaotiques. La belle histoire des bidonvilles colorés de Kampung Tridi et Jodipan sauvés de la démolition par un projet étudiant de revitalisation est à citer. Tout comme l’animation sur la rue Malioboro à Yogyakarta, berceau de la culture javanaise et territoire spécial dirigé par un sultan, où les spectacles, musiciens, roulottes de nourriture, boutiques d’art batik, pousse-pousse et vendeurs ambulants divertissent les nombreux locaux de sortie. J’évite de justesse une session de danse traditionnelle lorsqu’une drag-queen essaie de me tirer pour m’intégrer à sa troupe!
La plupart des javanais vivent au rythme de l’Islam et répondent présents aux cinq appels à la prière quotidiens dans les innombrables mosquées de l’île. Celui de 4 heures du matin est particulièrement virulent et nous extirpe à plusieurs reprises des bras de Morphée, avec le sentiment étrange que le muezzin crie à travers le mur de notre chambre. Une question me taraude depuis cet instant: les habitants voisins de la Mecque sont-ils insomniaques? Blague à part, le spectacle vaut la peine d’être vécu lorsque les paroles coraniques s’élèvent simultanément depuis les dizaines de minarets adjacents, telle une chorale musulmane interprétant un canon sacré. Ponctuellement, les vestiges d’autres religions apparaissent sur Java et non les moindres. Nous visitons Borobudur, le plus grand temple bouddhiste du monde, construit au 9e siècle avec des pierres volcaniques s’érigeant sur plusieurs niveaux. Au sommet, nous atteignons le symbolique Nirvana et ses 72 stupas géantes dominant la campagne environnante.
Les hommes sont capables d’édifier des constructions impressionnantes. La Terre forme quant à elle des puissances naturelles aux pouvoirs de super-héros dont Java en est peuplée. L’immense rideau d’eau des cascades de Tumpak Sewu qui s’écrasent 120 mètres plus bas génère des nuages de vapeur, imposante métaphore d’une cape tendue prête à décoller vers le ciel. Juste en face, le volcan actif Semeru est prêt à en découdre dans un duel explosif, des fumerolles émanant de son cône. Plus à l’est dans la forteresse de la caldeira de Kendeng, le Kawah Ijen détient la maîtrise unique au monde des flammes bleues visibles de nuit, résultat de la combustion du gaz sulfureux. À l’intérieur de ce cratère dystopique se déploie une mine de soufre à ciel ouvert au bord du lac le plus acide de la planète, dont le bleu pastel est aussi magnifique que ses eaux destructrices. Pénétrer dans ses entrailles n’est pas sans danger puisque le port d’un masque est requis pour éviter de respirer les émanations toxiques dans lesquelles les mineurs du coin vivent à longueur de journée pour transporter des blocs de 80 kg du précieux minerais jaune jusqu’à la surface. De son côté, le volcan Bromo règne sur la caldeira de Tengger et sa mer de sable noir en imposant ses grondements rauques issus des profondeurs de la terre. Il marque son territoire grâce à son crachat continu de fumée blanche qui couvre le ciel d’un voile impénétrable, même pour les perçantes lueurs orangées de l’aube. Atteindre le cœur de ces créations géologiques n’est pas chose aisée. Il vaut mieux s’agripper pour ne pas glisser sur des parois rocheuses détrempées menant aux grottes, et ne pas subir ainsi une chute grotesque. Il est inusité de se lever à 23 heures, autant dire une nuit blanche camouflée, afin de descendre en file dans le noir à la lampe frontale sur des pierres instables vers le centre du cratère, que certains touristes évitent en se faisant tirer dans des poussettes surnommées taxis Lamborghini par les indonésiens. Il est inconfortable de se retrouver recroquevillés à l’arrière d’une Jeep en se tenant fermement pour atténuer les impacts des soubresauts sur le chemin, puis attendre longuement le lever du soleil dans un froid humide. Mais à chaque fois l’effort en vaut la chandelle, et la récupération qui s'ensuit est autant revigorante que inhabituelle. À Banyuwangi nous nous remplissons l’estomac de délicieux dumplings chinois aux épices bien explosives devant le volcan Kawah Ijen qui semble bien en rire. À Probolinggo, les nausées qui apparaissent après avoir englouti une assiette démesurée de nourriture frite dans un boui-boui d’un quartier populaire disparaissent instantanément alors que nous répondons par des grands mouvements de bras aux « Selamat pagi » (bonjour en indonésien) criés par de jeunes étudiantes, ce qui déclenche une émeute euphorique dans la cours d’école. À Yogyakarta, nous partageons un excellent repas nord-américain fait de pizzas et bières en compagnie d’un couple de Repentigny qui nous donne l’étrange impression d’être de retour au Québec. Finalement à Jakarta, nous passons notre dernière nuit en Asie en nous amusant à changer les couleurs de l’éclairage de notre capsule futuriste! Autant d’anecdotes marquantes que déroutantes, à l’image de la belle complexité de l'aînée Java.
Qu’elle soit vedette, discrète, festive, sauvage ou complexe, chacune des sœurs brille par son identité propre. Une diversité sans égale qui rend l’archipel indonésien si attachant et qui appelle à la rencontre du reste de la fratrie.
#Bali #Lombok #Gili # Komodo # Java #Indonésie






































































































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